et si c'était moi ?
Cela ne vous est jamais arrivé de vous retrouver face à la "perte d'une chance" (expression juridique qui choisit de se rappeler à ma mémoire aujourd’hui, alors que je l’avais oubliée depuis les bancs de la faculté en 1999) ? Cette sensation d'avoir eu des idées – je veux dire par là de vraies réflexions sur des sujets de la vie quotidienne – simples mais dont vous êtes convaincu que leur partage avec la communauté est une évidence. Malgré cette intime conviction, vous n’avez jamais engagé de réelle matérialisation de ces pensées ? Moi si. Il y a 25 minutes. Du moins c’est à cet instant que j’en ai pris vraiment conscience.
Voici le récit de cette révélation.
A la lecture du dernier roman de mon auteur favori (cela fait plusieurs années que j’attends avec impatience ses nouvelles publications, que je me délecte de ses histoires, de sa facilité à décrire avec légèreté les situations les plus douloureuses, à amener ses lecteurs à observer les joies avec un œil naïf mais toujours attentif), je progresse dans son histoire qui, hasard ou coïncidence, raconte la vie d’un homme qui traverse une crise profonde* l’amenant au fil des pages à prendre une nouvelle direction, non sans une succession de douloureux évènements se manifestant tant au travail que dans sa vie familiale et affective.
A plusieurs reprises, j’interromps ma lecture, surprise par nos perceptions quasi-identiques de certaines situations sociales. Pour être honnête, tout à fait identiques. Ces interruptions se multipliant à mesure que je poursuis l’ouvrage, je m’interroge sur la signification de cette pensée commune : ressentons-nous tous les mêmes choses et lui les exprime ? Ou bien ai-je vraiment « rencontré » une personne qui me ressemble, avec laquelle je partage un certain regard sur les choses ? Je n’ai pas de réponse. Je n’en cherche pas.
En revanche, je m’interroge sur l’inégalité qui nous oppose. Naturellement, je ne prétends pas un seul instant avoir le talent de cet auteur. Non, ce que je cherche à comprendre c’est pourquoi, lui, a compris que cette vision valait la peine d’être partagée ?
Il n’est pas toujours nécessaire de comprendre pourquoi les choses se produisent, parfois il suffit simplement d’accueillir l’effet qu’elles exercent sur nous. Et c’est ce que j’ai fait, après la 129ème page de ce livre. Forcée de constater que je ressentais une certaine jalousie à l’égard de cet écrivain : j’envie sa détermination à avoir saisi la plume pour exprimer ses pensées, alors qu’elles avaient germées dans mon esprit, bien avant que je ne les découvre dans ses pages, mais elles sont restées silencieuses et invisibles.
L’effet est à présent intégré. Il s’agit maintenant de tirer les conclusions de cet événement. Je crois qu’il faut avoir confiance en ses convictions et surtout savoir décoder les signaux que nous envoient chaque jour notre entourage, notre perception du quotidien. Si l’on a de surcroit la chance d’être entouré de personnes bienveillantes qui nous poussent à réaliser nos projets, il est indispensable de les entendre et de leur faire confiance. Faute de se faire suffisamment confiance pour s’engager.
Pour le plaisir, je suis allée vérifier le sens du mot « favori » puisque c’est l’adjectif choisi pour décrire l’incarnation de ma frustration : se dit d'un concurrent donné comme gagnant probable. Je ne peux ignorer le signe qui m’est adressé dans ce second sens ! Cet auteur tant admiré devient alors l’homme à battre. J’ai volontairement supprimé la lettre « a » de l’expression originale, mon envie à son endroit n'ira pas jusqu'au risque de me priver de ses ouvrages.
* pour comprendre tout à fait cette remarque, il peut être utile d'avoir pris connaissance des articles "Jour 0" et "Hop... C'est parti!"